China
Biographie

26/02/2009

« This One’s For Dinah »
A priori, rien ne prédestinait China Moses et Raphaël Lemonnier, deux artistes aux trajectoires assez différentes et que rien ne semblait devoir rapprocher, à monter un projet ensemble.
Animatrice chez MTV, chanteuse, auteur, compositrice et productrice, China Moses est avant tout une artiste éclectique qui incarne la notion américaine d’ entertainment. Cette caractéristique de sa personnalité vient d’une enfance marquée par la musique et l’univers du théâtre. Sa mère, la chanteuse Dee Dee Bridgewater, lui a donné cette capacité de travailler sur le long terme. Son père, Gilbert Moses, décédé en 1995, était un réalisateur engagé. On lui doit la série « Racines » et le film culte « Willy Dynamite ». Il lui a appris à s’accrocher. Peu avant son décès et de façon prémonitoire, Gilbert voyait sa fille travailler pour Virgin. Son vœu se réalisera puisqu’elle signera chez Source, une filiale de Virgin. Le premier single de China, «Time», sort en 1996. Sa carrière prend de l’essor grâce à son premier clip que réalise Jean-Baptiste Mondino. Ensuite viennent ses trois albums : « China » (1997), « On Tourne en Rond » (2000) et « Good lovin’ » (2004). Des collaborations avec Me’shell Ndgecello, Bob Power, Etienne de Crecy, Guru, Mounir Belkhir, Diam’s, Camille, Fabe, Dj Mehdi ou encore Karriem Riggins assoient sa réputation dans le domaine du R’n’B alternatif.
La carrière du pianiste Raphaël Lemonnier est plus centrée sur le jazz. Raphaël Lemonnier a débuté avec le big band de Nîmes dirigé par Jeff Gilson puis par Roger Guérin. En 1986, il part à La Nouvelle Orléans avec le Labory’s Creole Jazz Band de Guy Labory. Pendant un an, il se passionne pour le boogie woogie qu’il étudie avec Philippe Lejeune. L’enseignement du pianiste Philippe Duchemin sera aussi important. Devenu musicien professionnel en 1997, il s’installe à New York, joue dans les clubs de Manhattan et rencontre l’ancien pianiste de Charlie Mingus, Jaki Byard, avec lequel il étudie le piano et l’arrangement. En hommage à Erroll Garner, l’une de ses influences principales avec Oscar Peterson, Earl Hines et Count Basie, il y grave son premier disque intitulé « Raphaël Lemonnier Trio ». De retour en France, il travaille l’écriture musicale avec Ivan Jullien et publie l’album « Septet Jazz » dédié à Billy Strayhorn et Duke Ellington. En 2004, il met sur pied avec Chris Gonzales, le spectacle « Dancing », une création du Théâtre de Nîmes. Très investi sur la scène jazzistique hexagonale, il se produit dans de nombreuses manifestations : Tanjazz (Tanger), The Village Gate, Jazz In Montauban et 24 h Swing de Monségur. Parallèlement à ses activités, il écrit des musiques pour la télévision, notamment pour Arte.
Il fallait donc un dénominateur commun fort pour que ces deux personnalités puissent se rencontrer : ce fût Dinah Washington. Et aussi une opportunité : un spectacle de Camille, une amie commune. Invité par Camille à rejoindre le groupe sur la scène le temps de deux morceaux, Raphaël Lemonnier, repéra la voix de China, alors l’une des choristes de Camille, et l’invita à se produire dans le spectacle « Dancing ». Il fallait aussi un petit coup de pouce du destin : ce fût une promenade en Camargue. La radio de la voiture diffusait un titre de Dinah Washington, leur idole. Raphaël était un fan de longue date de la chanteuse. Et China écoutait Dinah Washington en cachette chez sa grand-mère qui trouvait les paroles de ses chansons trop suggestives pour de jeunes oreilles.
Pourquoi alors ne pas monter un spectacle tournant autour de Dinah Washington ? Stéphane Kochoyan, le programmateur du Festival « Jazz Nîmes Métropole » et le responsable de l’association « Jazz 70 », est emballé. Le projet intitulé « Gardenias For Dinah » prend alors la forme d’une véritable création. Y participe le comédien Henry Le Ny qui brosse un portrait de Dinah Washington sur un fonds musical conçu à partir de documents sonores d’époque rassemblés par Raphaël Lemonnier. Cette évocation est suivie d’un concert où des titres du répertoire de Dinah sont interprétés par China Moses, Raphaël Lemonnier, Régis Maurette (dms) et Alain Resplandin (b) qui seront respectivement remplacés par Jean-Pierre Dérouard et Fabien Marcoz. Daniel Huck, venu en voisin et ami, renforce l’équipe. Le succès aidant, l’orchestre tourne pendant plus d’un an et se produit en première partie d’un concert de Dee Dee Bridgewater à la Nuit des Jardins (Nîmes) et aux festivals de Montauban, de Monségur et de Marseille. Chaque protagoniste s’implique de plus en plus, la cohésion du groupe s’affirme et tout le monde s’amuse. Pour matérialiser cette réussite, un disque en hommage à Dinah Washington s’imposait : ce sera « This One’s For Dinah ». Raphaël Lemonnier écrit les arrangements et choisit le répertoire avec China, François Biensan prend en main les orchestrations et sélectionne les membres de la section des cuivres. Y officient François Biensan (tp), Fréderic Couderc (sax), Aurélie Tropez (sax, cl), Jean-Claude Onesta (tb) et Daniel Huck (sax). La section rythmique est constituée de Jean-Pierre Dérouard (dms), Raphaël Dever (b) et Raphaël Lemonnier (p). Le disque a été enregistré à « l’ancienne » : tous les musiciens jouent ensemble et la meilleure des prises est conservée dans son intégralité pour publication. Cette manière d’enregistrer agit comme une photo prise sur le vif matérialisant un moment de plaisir entre musiciens.
Pour China Moses qui assure la partie vocale, l’aventure est un défi étant donné la personnalité dévorante de son idole Dinah Washington. Surnommée « The Queen of The Blues » Dinah Washington a été l’une des chanteuses les plus importantes des années cinquante et soixante. De son vrai nom Ruth Lee Jones, Dinah Washington est née à Tuscaloosa (Alabama), le 29 août 1924. Fixée très jeune à Chicago, elle joue du piano à l’église et écume les clubs de la ville. La grande chanteuse de gospel Sallie Martin la repère et l’emmène en tournée en qualité de pianiste puis comme chanteuse soliste. Expérience profitable car elle affinera ainsi son art en assimilant les maniérismes des vocalistes de gospel. Dinah séjourne ensuite dans l’orchestre de Lionel Hampton (1943-1946) qui lui donne, selon une légende controversée, le surnom de Dinah Washington supposé plus vendeur. En 1946, elle signe chez Mercury et grave une série de blues d’anthologie dont les paroles à double sens ravissent le public des ghettos (TV Is The Thing This Year, Long John Blues) qui occupent les premières places des Charts. Consolidant son succès avec I Don’t Hurt Anymore (1953), elle entreprend, en 1959, la conquête du public blanc avec What A Difference A Day Makes qui figure triomphalement dans les Top 50 Hot Disks of The Year. Embrassant tous les styles, Dinah enregistre avec des musiciens de jazz de la classe de Max Roach, Clifford Brown, Eddie Davis, Clark Terry, Wynton Kelly, des performances qui mettent en évidence un sens musical infaillible, la perfection de son tempo, la clarté de sa diction et la faculté de personnaliser une interprétation en y plaçant l’émotion adéquate. Quincy Jones lui concoctera des arrangements qui comptent parmi les meilleurs de sa carrière. Quittant Mercury en 1962, Dinah grave pour la compagnie Roulette des faces parfois commerciales mais toujours de très bon niveau. Pendant cette période, Dinah est une vedette adulée. Son comportement sur la scène comme dans la vie est celui d’une diva. Son caractère entier la pousse à des excès regrettables et à provoquer des incidents toujours spectaculaires. Sa vie personnelle particulièrement agitée – elle eut un nombre impressionnant d’amants et maris- ne fut pas toujours heureuse. Soucieuse d’un embonpoint de plus en plus visible, elle se mit à absorber des médicaments pour maigrir. La nuit du 14 décembre 1963, la combinaison de somnifères et d’alcool lui fut fatale. Elle avait juste trente neuf ans. Ses qualités artistiques hors du commun lui ont permis d’exceller dans tous les genres : blues, gospel, jazz, variété de haut vol et de servir de modèle à des vocalistes du calibre de Dionne Warwick, Esther Phillips, Nancy Wilson, Etta Jones et Diana Ross.
La barre était donc placée très haut pour China qui a eu l’intelligence artistique et le bon goût de rendre hommage à Dinah en privilégiant l’esprit à la forme, c’est à dire en s’appuyant sur son propre talent. Très imprégnée de l’univers de Dinah, elle chante le blues avec une belle autorité qui se manifeste dans Dinah’s Blues, une de ses compositions. Et il fallait le faire car des titres comme Evil Gal Blues, Fat Daddy et Fine Fine Daddy ne supportent aucune approximation. C’est aussi une interprète remarquable de standards. En témoignent le traitement astucieux de Cry Me A River et Goodbye dont les arrangements mettent si bien en valeur la voix de China, et l’émotion authentique qui se dégage de Mad About The Boy et Teach Me Tonight, exposés avec beaucoup de sensibilité et de retenue. Tout ceci est exprimé dans Gardenias For Dinah, une autre composition originale. Les différents solistes jouent remarquablement bien et dans l’esprit. Les arrangements sonnent de façon très claire et la section rythmique pousse l’orchestre avec une force tranquille. Le bel hommage que méritait Dinah.

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